Joyet ou le rubis à 15

par Franck Halimi – metteur en zen et coordinateur artistique de Label Épique

Dijon, le 20 mai 2019

Écrire sur Bernard Joyet ? Et pourquoi pas composer un requiem pour évoquer Mozart, défier Usain Bolt sur un 100 mètres ou inviter Pierre Gagnaire à manger à la maison, pendant qu’on y est, hein ?… Et du coup, on se met tout seul une pression pas possible : on se dit qu’il faut absolument être à la hauteur de l’auteur… mais, en même temps, qu’il ne faut pas trop en faire question jeux de mots, sous peine de dénaturer l’idée de départ…

Alors, on se triture le cerveau (qui n’avait déjà pas besoin de cette épreuve-là…), on ré-écoute l’oeuvre de A à Y et de « Y a plus d’saisons » à « Ado », on relit les nombreux papiers qui lui ont été consacrés, et on voit bien que, là aussi, on se confronte à du « lourd » comme disent les d’jeun’s. Alors, évacuons derechef les références ultimes auxquelles on a pu le comparer hier (Georges Brassens, Jacques Brel, Léo Ferré,..) mettons de côté ceux qui parlent de lui avec estime, gourmandise ou admiration (Anne Sylvestre, Juliette, Jean Ferrat, Allain Leprest,…), oublions que de grands interprètes d’aujourd’hui le chantent (Francesca Solleville, Juliette, Yves Jamait,…) faisons abstraction du fait qu’il soit exécuté au cabaret de La Comédie Française et étudié dans les écoles,… ouhlala, stop, n’en jetez plus ! Mais, que voulez-vous donc que j’écrive de plus sur ce mec, qui n’ait déjà été dit et redit ?…

Un vieux dicton prétend « comparaison n’est pas raison ». Bon, OK… mais, une fois qu’on a dit ça, on fait quoi ? Hé bien, on se pose tranquillement et on essaie de se souvenir de ce qu’on a pensé la première fois qu’on l’a entendu, de ce qu’on a ressenti la première fois qu’on l’a vu : on laisse tout simplement parler son cœur… Et, en mai 2019, cela fait une quinzaine d’années que je connais Bernard Joyet, rencontré sur un stage d’écriture de chanson à Beaucourt, au Foyer Georges Brassens (un signe ?…). Je l’avais déjà entendu, quelque temps auparavant, par le biais de Clémentine, pour laquelle il avait adapté sa chanson « Le gérontophile ». J’avais alors été immédiatement séduit par l’idée, ainsi que par la forme humoristique qui m’avaient immédiatement fait triper. Aussi, quand j’ai eu l’occasion de rencontrer le bonhomme, un déclic s’est-il opéré en moi : si grand soit le talent, si dur soit le travail, si long soit le temps, si impressionnante soit la technique, c’était bel et bien l’aspect humain de la personne qui m’importait ! Et là, il y avait incontestablement un « monsieur » en face de moi !

Quand on rencontre un artiste par l’intermédiaire de son œuvre, il peut y avoir, entre lui et nous, une sorte de barrière, due à l’admiration, au respect, à l’image (émise ou réceptionnée),… Aussi, lorsque, par la suite, on entre en contact direct avec lui, peut-il y avoir, dans la relation un sentiment de gêne, une sensation de timidité,… bref, quelque qui chose qui fait que le contact n’est pas aussi direct que ça. Hé bien, avec Joyet, rien de tout ça ! Sa bonhommie et sa franchise emportent la moindre des réticences et le premier barrage qui oserait s’interposer entre lui et toi, il le balaye d’une grande tape dans le dos. Bon… OK, le gars est sympa. Et après ?… Ben… après, tout le reste suit comme par (dés)enchantement : on s’aperçoit vite que, derrière l’oeuvre qui est, indubitablement, celle d’un érudit malicieux (mais, pas que…), il y a un p’tit gars qui n’a pas passé le bac pour pouvoir relier les 15 berges d’une enfance délivrée des livres (il n’y en avait pas à la maison) à la (dé)rive d’une jeunesse observatrice, mais laborieuse (entre les halles et l’usine).

Quand on rencontre un artiste par l’intermédiaire de son œuvre, il peut y avoir, entre lui et nous, une sorte de barrière, due à l’admiration, au respect, à l’image (émise ou réceptionnée),… Aussi, lorsque, par la suite, on entre en contact direct avec lui, peut-il y avoir, dans la relation un sentiment de gêne, une sensation de timidité,… bref, quelque qui chose qui fait que le contact n’est pas aussi direct que ça. Hé bien, avec Joyet, rien de tout ça ! Sa bonhommie et sa franchise emportent la moindre des réticences et le premier barrage qui oserait s’interposer entre lui et toi, il le balaye d’une grande tape dans le dos. Bon… OK, le gars est sympa. Et après ?… Ben… après, tout le reste suit comme par (dés)enchantement : on s’aperçoit vite que, derrière l’oeuvre qui est, indubitablement, celle d’un érudit malicieux (mais, pas que…), il y a un p’tit gars qui n’a pas passé le bac pour pouvoir relier les 15 berges d’une enfance délivrée des livres (il n’y en avait pas à la maison) à la (dé)rive d’une jeunesse observatrice, mais laborieuse (entre les halles et l’usine).

Et puis, une période de 15 ans (dans le mémorable duo humoristique Joyet & Rollmops) va ancrer ad vitam aeternam cet irrépressible besoin d’exprimer aux autres ce que lui ressent dans son for intérieur.

Ensuite, une fois de plus, il va en prendre pour 15 ans, dans le domaine de ce que, par paresse intellectuelle (et pour gagner quelques lignes) on va simplement étiqueter comme étant de la chanson, alors qu’il est de plus en plus clair que son mode d’expression se situe ailleurs. Et c’est à ce moment-là, au tout début du troisième millénaire, qu’il rencontre son alter ego musical, celle qui, là, encore pendant près de 15 ans, parera ses mots à lui de ses notes à elle : j’ai nommé la pianiste Nathalie Miravette.

Et, là encore (heureux hasard ou inéluctable destin ?), il va avoir à faire à une belle personne, pétrie d’humanité. C’est donc au moment où ces deux-là ont commencé à travailler de concert, que je les ai rencontrés. « Alors bon, OK… tu es en train de nous dire que tu as rencontrés des gens sympas, chaleureux et conviviaux. Et après ? Nous aussi, on en connaît des gens cool qui aiment s’amuser : ça s’appelle des copains et on apprécie de passer des soirées à faire des bonnes bouffes et à boire des bières avec eux, sans avoir à payer 12 ou 15 € … » seriez-vous en droit de me dire. Ben oui… sauf que non ! Là, je suis juste en train de vous dire que ce duo incroyable a, en toute simplicité, révolutionné le traditionnel « piano-voix », cher à la chanson française dite « de qualité ». Car, dans un mélange de naturel et d’humanité, il a su allier, au plus haut point, précision et improvisation, luxuriance et simplicité, joie de vivre et voix de givre, tout en articulant la note et le mot à un degré de virtuosité ébahissant : c’était juste une tuerie !

Et puis, « la loi des 15 ans » ayant encore frappé -Nathalie Miravette allant promener ses 2 mains (et le reste) dans un autre « duel » musical-, Bernard Joyet se lance dans un nouveau challenge impossible, remplacer celle qui était devenue son alter ego musical : quelle quête du Graal ! Et, comme il n’est pas de ceux qui lâchent l’affaire facilement, le veinard va la trouver assez rapidement, cette nouvelle perle de la plus belle eau. En la personne de Clélia Bressat-Blum. Celle-ci va alors relever avec maestria l’illusoire défi de « remplacer » LA Miravette. Et, justement, en ne cherchant pas à se substituer à elle. Mais, plus intelligemment, en lui succédant avec ses qualités à elle. Avec une « vision » musicale singulière, une technique pianistique proche de la broderie au petit point, des arrangements créatifs -véritables liftings ornementaux- et une discrétion et une gentillesse naturelles, Clélia va réussir à se fondre dans l’univers de Joyet et son cisèlement lexical, avec une précision et une classe dignes des joaillers de la Place Vendôme.

Et, pour moi, qui ai le bonheur de les voir régulièrement en concert, c’est dorénavant autre chose qui me touche : je n’ai plus besoin de regarder la scène. En effet, ce sont les personnes composant le public qui m’importent. Et je sais immédiatement lesquelles ont déjà vu Joyet & Bressat-Blum et celles qui les découvrent : il y a quelque chose de l’ordre de la connivence admirative dans le regard des premiers, quand on peut lire de la surprise éblouie dans les yeux des seconds. Et le spectacle, il est là aussi, dans cette façon de vivre ces instants de grâce. Et puis, le cadeau qui en découle est ce partage convivial, qui reste dans la mémoire de chacun. Non seulement ça marche à tous les coups, mais, en plus, avec tout le monde. Et même si ce n’est jamais pour les mêmes raisons, ce fait est incontestable : quand on aime, on ne compte pas. J’ai ainsi pu observer des enfants littéralement traînés par leurs parents au concert… et qui ne voulaient plus partir à la fin. Et même de jeunes rappeurs tomber la casquette avec déférence devant le « maître des mots ».

Alors oui, OK, ce texte fait office de panégyrique et peut sembler exagéré. Mais, il n’est que la résultante de l’heureux sentiment que j’éprouve à l’égard de ces 2 artistes qui se complètent si bien : je suis fier (mot que je n’utilise pourtant jamais) de pouvoir travailler à la production de ce duo unique, car cette fonction élève la personne que je suis. En toute simplicité. Et, perso, j’en reprendrais bien pour 15 ans…